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Publié par Michel GUILLOUX

Entretien avec Roland GORI


Comment «néopsychiatrie» et néolibéralisme provoquent-ils un «séisme de civilisation» ? Comment s’opposer aux nouvelles «servitudes volontaires» ? Le psychanalyste creuse son sillon critique de la dictature de la technique et de l’évaluation. Il signe un livre manifeste dont le titre résume le défi posé au sujet contemporain : Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?

Le psychanalyste et co-initiateur de l’Appel des appels vient de publier Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? (éditions les Liens qui libèrent). Dans le prolongement de ses trois derniers ouvrages, de la "Dignité de penser" à "La Fabrique des imposteurs", il poursuit ici son travail de critique des ravages du néolibéralisme et de la domination aveugle de la technique en un véritable manifeste de civilisation.

Vous parlez de «séisme anthropologique». Pouvez-vous en développer quelques-uns des aspects dont vous parlez dans votre ouvrage ?

Roland Gori. Un point de départ pourrait être les travaux de sociologie d’Ulrich Beck sur « la société du risque » (1986). Aujourd’hui, il importerait moins de répartir les richesses que les risques. À cette « société du risque » correspond une certaine manière de penser le sujet humain en termes de « sujet à risque ». C’est ce point qui rejoint ma propre expérience de la psychiatrie et de la médecine. Le terme de « facteur de risque » est devenu un concept organisateur de ces champs de savoir et de pratique. Et l’on sait que les formes de savoir en psychiatrie sont inséparables des formes de pratique sociale, donc des formes de pouvoir dont parle Michel Foucault. Parler d’« individu à risque » signifie que l’on va apprendre à l’individu qu’il est un lieu potentiel de catastrophes et lui transmettre les indicateurs de ses « risques ». On vise à une intériorisation des normes amenant l’individu à se considérer comme un microcosme dangereux dans un monde lui-même dangereux. On assiste par là au déclin des valeurs humanistes dans le soin comme dans l’éducation (qui promouvait le désir d’apprendre et de se reconnaître dans la vie), au profit de l’habileté sociale et de stratégies d’adaptation.

La vision anthropologique du sujet humain qui apparaît là conduit à assigner des marqueurs à chaque individu, devenant quasiment une niche écologique, qui instaurent un autre rapport du sujet à son corps et au monde. La question n’est plus le « colloque singulier » entre le sujet et le psychiatre mais la prise en charge de populations afin de dépister des facteurs de risque et de les « prévenir » par des accompagnements des plus divers et variés. Du coup, cette médecine-là est davantage axée sur l’adaptation du sujet à son environnement que portée sur le soin psychique et physique.

Nous sommes dans une conception qui va recomposer les champs de la psychiatrie et de la psychologie moins avec le souci de soigner les souffrances psychiques et sociales que par le dépistage simpliste des troubles du comportement. Nous ne sommes plus dans la recherche de la compréhension du sens du symptôme ni de celle de son origine dans l’histoire du sujet, une conception dans laquelle les symptômes pouvaient être traités dans un dialogue clinique compréhensif. Ça, c’est fini. Ce n’est pas un hasard si l’on parle de « désordres », de « troubles ».

C’est là le fond de votre critique des DSM depuis leur version III, les Manuels diagnostiques et statistiques des troubles mentaux américains qui s’imposent au reste du monde...

Roland Gori. Sous la férule des différents DSM, un langage machinal s’est imposé dans nos champs. Ce scénario narratif américain transposé tel quel en France a été traduit et adapté rapidement aux populations. Je considère pour ma part que les symptômes comme la manière de vivre ensemble participent à la fabrication, comme le disait Michel Foucault, du sujet éthique. Ce séisme n’est pas justifié par des raisons épistémologiques mais correspond à une mise en adéquation avec une certaine manière de penser l’humain comme un « capital » à préserver de différentes menaces d’érosion. Cette manière de penser la souffrance psychique a permis d’inclure de plus en plus de monde dans le lot des populations à risque et donc à surveiller. C’est le retour sous d’autres formes des « classes dangereuses ».

Pour mesurer l’ampleur du phénomène, nous sommes passés de 60 pathologies différentes dans le DSM I, en 1950, à près de 300 avec la version révisée du DSM III de 1987, et à plus de 400 avec le DSM IV, publié en 1994. Cette inflation ne correspond pas à un progrès des connaissances médicales mais à l’expansion du nombre d’individus concernés par ces changements de critères. Par exemple, en remplaçant la « phobie sociale » par le « trouble de l’anxiété sociale », l’on est passé, entre 1987 et 1994, de 4 % à près de 18 % de la population concernés. Cela a coïncidé aussi avec la promotion du Paxil (apparu en 1992, de la famille des antidépresseurs, prescrit dans un spectre de plus en plus large de « troubles » – NDLR) . Nous sommes là dans une certaine hygiène publique du corps social. Du coup, les stratégies vont s’orienter du côté du contrôle, de la « séquestration sociale » à domicile, plutôt du côté du sécuritaire donc.

Ces dispositifs se prétendent scientifiques alors qu’ils ne sont que formels. On colonise les esprits par cette prime à la culture extravertie américaine, qui est une manière de penser l’individu et le lien social, une forme d’hégémonie culturelle dont parlait Gramsci. Le DSM III fait rupture au moment même où Reagan coupe dans les budgets de la psychiatrie et que le capitalisme financier va triompher. C’est un point sur lequel ce travail s’inscrit dans la lignée de mes précédents livres. On peut reprendre Marx, aussi : on assiste à une prolétarisation généralisée de l’existence. Que l’on soit magistrat, enseignant, médecin, infirmière ou journaliste, le savoir-faire, ce savoir-faire d’artisan, est confisqué par les protocoles standardisés et le traitement machinique de l’information. On parle beaucoup de signaux, de connexions, mais tout ce qui fait la richesse du langage humain subit une réduction. On est du côté de la crise du récit dont parlait Walter Benjamin, qui s’est accélérée durant ces dernières décennies. Je pense à cette belle phrase de Camus dans la Chute : «Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué »...

D’où votre interrogation sur la notion de bonheur ?

Roland Gori. On peut avoir espoir d’une émancipation à condition qu’elle soit prise dans le tissu du collectif, donc de l’humain. Sinon l’on est ravalé au rang de « segment technique ». C’est là où la démocratie est en danger. Depuis Aristote, l’on sait que l’esclave ne peut être heureux puisqu’il ne participe pas au bien commun, dépossédé qu’il est de sa volonté au profit de celle du maître... Quand Saint-Just disait que le bonheur était une idée neuve en Europe, il s’inscrivait dans une tradition selon laquelle la condition d’une bonne vie est la liberté politique. L’on parle donc de bonheur public. Chacun est responsable de son sort ? Oui mais avec les autres.

Ce qui a chuté à notre époque est l’adjectif « public » pour nous faire évoluer vers un égoïsme de masse : être heureux sans l’autre, c’est-à-dire l’autre qui me reconnaît en retour comme autre, pas « l’autre » de la psychanalyse, mais celui qu’étudient la phénoménologie et la politique. Je pense au mot de Prévert sur la façon dont on reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en partant. Ici, il s’agit de tapage. Il est parti et il ne reste que le concept fantôme d’une réalité charnelle poétique perdue ; et pas parce que le progrès est en berne mais parce que nous sommes en plein déclin des valeurs humanistes de dignité humaine et de liberté, terrassées depuis trente ans par des criminels de civilisation qui ont pour nom Reagan ou Thatcher.

«Criminels de civilisation» ?

Roland Gori. Je m’inscris dans la lignée de Jacques Ellul et de bien d’autres contre l’emprise technique sur nos vies au service du marché, contre la prolétarisation des populations, de leur contrôle et de leur surveillance. Les gens sont de plus en plus traqués et on va leur apprendre à se méfier de tout ce qui peut apparaître d’involontaire chez eux. Et la technique n’a pas d’état d’âme. Elle ne requiert que sa propre exécution. La politique par le chiffre ou l’évaluation finit par rendre impossible l’existence du débat politique, voire de tout débat. Avec ce sujet solitaire, isolé, nous sommes passés aux antipodes d’une conception à la Camus ou à la Jaurès et de sa « fabrique du citoyen ». De même que l’on a cassé le concept de bonheur commun, on a cassé celui de liberté qui n’est plus la participation à la vie politique et la capacité à défendre son point de vue dans le conflit et dans l’espace de la parole – on pense à la « parcelle d’humanité » déposée en chacun de nous dont parlait Jaurès et qui résiste à la fatalité qu’elle soit sociale, économique ou biologique. Je refuse de me résigner à la fatalité et je me demande donc si les politiques eux-mêmes ne sont pas prolétarisés. L’espace du politique se trouve confisqué et se réduit à la gestion différenciée des humeurs et à l’administration technique et économique. On trouve à la tête de l’État ce que l’on trouve à ses extrémités : un DRH, un manager, un gestionnaire tout-puissant qui ne sait que faire du fric, faire des économies et vendre des services. C’est ainsi que l’hôpital devient une usine à soins, l’école une machine à répondre à des tests scolaires, et que le bonheur prend le masque de la sécurité dans le discours politique.

Vous évoquez aussi une crise de l’autorité et de la loi...

Roland Gori. L’autorité ne se confond pas avec le pouvoir et encore moins avec la contrainte. Elle est en crise du fait de l’accroissement du pouvoir normatif. Nous assistons à une inflation des normes qui atteint une dimension de folie. L’inflation même des lois conduit à effacer la notion de loi comme expression de l’autorité souveraine. Toutes ces lois votées et rafistolées sans cesse n’ont plus la puissance, « l’autorité de la loi ». L’on n’est plus dans le partage de ce qui est défendu ou permis quand la norme calibre les individus comme des fruits ou des tomates. On aboutit à en perdre jusqu’à notre souveraineté juridique, quand le droit européen en vient à primer sur le droit national. Et si vous ajoutez que le droit n’est devenu rien d’autre qu’un ensemble de procédures, c’est-à-dire de techniques, la judiciarisation de la vie sociale n’est pas du côté du conflit mais de celui de l’emprise technique sur les situations sociales par un ensemble de textes formels. Tout devient vérification d’une mise en conformité : peu importe ce que vous faites du moment que cela reste conforme aux règles formelles décidées initialement. C’est vrai de l’hôpital à l’Audimat en passant par la recherche : on ne va pas vérifier le contenu d’un article scientifique mais la revue dans lequel il est publié et sa cotation en fonction de la popularité en termes de citations dans les revues...

Vous liez dette et amitié contre cette nouvelle « servitude volontaire ».

Roland Gori. Disons que j’emprunte à David Graeber (1), ainsi qu’à mes propres livres plus anciens. (Sourire.) Il rappelle la proximité, dans l’étymologie, de free, libre, et de friend, ami. La liberté est définie comme capacité à se faire des amis, donc par la capacité à former des vrais réseaux sociaux, d’amitié. Il existe un véritable esclavage moderne contre cette conception de la possibilité de se faire des amis dans la vie sociale, concrètement, historiquement, avec sa propre culture, sa propre singularité. Dans l’évaluation formelle, nous sommes devant l’égalité des grains de sable interchangeables à l’infini dont parlait Marx : « Le temps est tout, l’homme n’est plus rien ; il est tout au plus la carcasse du temps. Il n’y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout. » (Misère de la philosophie – NDLR). On touche là à la question de la restitution volontaire des particularités singulières, politiques, linguistiques, sociales. On a une histoire, un patrimoine, donc une vie avec une transmission individuelle et collective. Cela s’articule avec la question de la dette. Mais à l’heure des transactions financières mondialisées, on efface jusqu’à la face figurative même de l’argent. Et dès lors que l’argent ne vaut plus qu’en tant qu’argent, il ne garantit plus rien d’autre que lui-même, ce qui mène aux crises diverses et variées que nous traversons...

Ce qui peut faire objection à la servitude volontaire dans laquelle on se trouve inséré et où l’on s’insère est de considérer les individus et leur existence non comme des produits finis mais, qu’on les aime ou qu’on les déteste, comme ayant chacun un relief particulier. Les réseaux sociaux numériques sont peut-être les fantômes de ces liens d’amitié malmenés dans notre société et dans notre civilisation. Que partage-t-on avec un ami ? Une reconnaissance existentielle. C’est l’amour. C’est l’art. C’est l’expérience du sensible. Et c’est la politique. Là résident les vecteurs de l’émancipation sociale sur lesquels Jaurès a insisté avec « cette humanité qui n’existe pas encore ou à peine ». On en revient à cette « parcelle d’humanité », et à ce que l’on en fait. L’enjeu politique d’aujourd’hui est un enjeu d’humanité.

Entretien Michel GUILLOUX

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En quelques dates Roland Gori est psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et co-initiateur de l’Appel des appels.

1969. Thèse de doctorat de 3e cycle, « Validité des critères linguistiques en psychologie clinique ».

1976. Thèse de doctorat d’État : « L’acte de parole. Recherches cliniques et psychopathologiques ».

1978. Le Corps et le signe dans l’acte de parole.

1996. La Preuve par la parole. Sur la causalité en psychanalyse.

2002. Logique des passions.

2005. La Santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence (avec M.-J. Del Volgo).

2008. Exilés de l’intime, la médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique (avec M.-J. Del Volgo).

2010. De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité.

2011. La Dignité de penser. La folie évaluation (collectif).

2013. La Fabrique des imposteurs.

2014. Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?

(1) Dette, 5 000 ans d’histoire, de David Graeber. Éditions des Liens qui libèrent.

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