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Publié par Bernard Vasseur

Pour y choisir les textes d’une lecture publique (une soirée magnifique grâce à Ariane Ascaride et Didier Bezace, à Aubervilliers, le 4 mai dernier), je relisais l’autre jour Le Fou d’Elsa. Et des vers d’Aragon qui me hantent depuis longtemps tournaient dans ma tête. Des vers d’amour, que les plus grands musiciens et les meilleurs interprètes, ont sortis de ses livres pour les faire descendre dans la rue en les mettant sur les lèvres des passants. Des vers comme « Nous dormirons ensemble », « Heureux celui qui meurt d’aimer », « Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront », … Mais aussi des vers sur le couple : « On verra le couple et son règne / Neiger comme les orangers », « Son rêve de l’homme et de la femme ensemble l’un à l’autre réponse à toute question que rien ne peut l’un de l’autre écarter, d’où naît la bonté du monde et la beauté du jour ». Et je me disais : il y a là quelque chose de très remarquable. Non pas le fait de célébrer l’amour, car c’est un classique de la tradition poétique avec ses aimées, ses belles, ses muses, ses égéries et ses couples d’amants. Mais le fait de le célébrer en refusant de s’enfermer du même coup dans la sphère de l’intimité de deux êtres, dans la chambre close au lit défait, et sans le réduire à la personne des amoureux qui seraient « seuls au monde ». On sait que c’est habituel chez Aragon. Son fameux poème « Il n’y a pas d’amour heureux » doit d’abord s’entendre : il ne saurait y avoir de bonheur amoureux à deux pendant le malheur commun (l’occupation de la France par les nazis). On sait encore que c’est ainsi que ses poèmes de ces temps sombres furent immédiatement reçus. Ainsi Les Yeux d’Elsa furent aussitôt baptisés par les Résistants malicieux « les pupilles de la nation ». Histoire d’affirmer qu’ils avaient bien compris que les yeux bleus d’Elsa évoquaient non « la Dame » aimée, mais, par une subtile contrebande, le bleu de France qu’il fallait faire claquer au grand vent des mots, quand beaucoup (en 1941-1942) s’étaient réfugiés dans le silence. Remarquons, au passage, l’audace politique du poète, car pour chanter la France qui « voit clair » dans les ténèbres en plein midi du pays envahi et défait, il choisit non seulement « sa » femme (dans la réalité), mais une femme juive et d’origine étrangère, ce qui n’est pas sans importance (dans ces années-là et vaut même pour aujourd’hui, non ?).

Il serait toutefois très insuffisant d’en rester là et de conclure qu’à l’opposé de toute une tradition poétique, l’originalité d’Aragon serait de concevoir l’amour de façon fondamentalement altruiste. Car dans Le Fou d’Elsa (comme ailleurs), il en dit bien davantage. Ecoutons-le : « Je n’ai qu’amour à demain croire », « Il est assez de deux amants pour changer la vie et ses normes », « l’avenir de l’homme est la femme / Et sans elle il n’est qu’un blasphème / Il n’est qu’un noyau sans le fruit », « Je vous dis que l’homme est né pour/La femme et né pour l’amour / Tout du monde ancien va changer » … Impossible de ne pas conclure de ces vers que l’amour et l’avenir du couple (« Bonheur de l’un n’y étant plus / Payé par le malheur de l’autre ») sont la dynamique même du communisme ! Nous voilà bien loin (en 1963, au moment de la publication de l’ouvrage) du lexique habituel sur la question avec son « impétueux développement des forces productives et leur correspondance ou non avec les rapports de production » ! D’ailleurs, le poète s’en amuse et ironise au passage : « Il semblait plus urgent de labourer sans laboureur que de fonder le couple et de donner son équilibre pour moteur de cette société nouvelle dont il y avait de plus en plus bavardage » suivez son regard et pas mal vu quand on connaît la suite !). Il y a même pire aux yeux de la vulgate « marxiste » : « Une seule chose Amour … Une seule chose à la mesure sans mesure de l’homme / Une seule chose à la taille de vivre et de mourir / Et ni le pauvre ni le riche et ni le sage ou le dément / Une seule chose parfaite et qui n’est qu’émerveillement ». Autrement dit « Une seule chose Amour » est une réalité anthropologique plus profonde et plus intense que la lutte des classes, même si la violence brutale de cette dernière n’est évidemment pas omise (« Je proteste je proteste / Pour l’amour martyrisé / pour les bouches sans baisers / Pour les corps décomposés [Pour] La femme à cris accouchant / La sécheresse des champs / Pour la faim pour la misère »).

Voici donc l’amour et le couple conçus comme moteurs positifs du communisme. Rien de moins ! On pourrait bien sûr rester ébahi devant la nouveauté et la radicalité du propos. On pourrait n’y voir qu’une sublime métaphore de l’humanité de l’avenir, outrepassant ses conflits millénaires pour se réconcilier avec elle-même dans le partage harmonieux de sa diversité. En somme, l’amour après la guerre ! Bref, une « image de poète », un rêve, une lueur, un espoir, un vœu et – révérence gardée pour le génie d’Aragon qu’on n’oubliera pas de saluer au passage – rien de plus. Mais on peut aussi tenter d’y trouver, au-delà des images, une véritable pensée qui n’est pas là pour nous tenir, loin du réel, au ciel des « idées pures ». Une pensée qui pense juste. Tentons de le montrer.

Considérons notre présent dont il est désormais médiatiquement proclamé urbi et orbi qu’il relève de l’économie, une « science » qui nous dit ce qu’est le réel et qu’il faut s’y soumettre (sauf à être déraisonnable). Qu’est l’être humain pour l’économie depuis ses « pères fondateurs » (Adam Smith, David Ricardo) ? Unhomo oeconomicus. C’est-à-dire un individu (un atome social considéré isolément) mû tout entier par le calcul de son intérêt propre ; un calcul égoïste fixé sur des « choses » disponibles dont il a besoin, qui ne considère rien d’autre que son propre but et à qui tout autre ne peut être qu’un obstacle ou un concurrent ; un calcul qui, sans qu’il le veuille, le cherche ou s’en rende compte, est appelé à produire une prospérité générale par l’effet de « la main invisible » du marché. Tel est le dispositif conceptuel établi définissant une « économie de marché ». Un dispositif dont on voudra bien admettre que la pièce ultime (la prospérité générale) n’est pas au rendez-vous promis, ce qui fait qu’on pourra toujours vous promettre de l’améliorer à la marge (les fameuse « réformes » tant vantées par nos « maîtres »), mais sans toucher à la structure d’ensemble (le « Réel », toujours à genoux devant le « Réel » !)

Tentons alors de décrire le plus simplement ce qui motive la conduite d’un être humain amoureux. Il n’est pas un individu isolé puisque précisément, seul, il se sent incomplet et veut dans l’amour sortir de lui-même (de son ego), s’ouvrir à un autre pour construire une existence à deux (dont il attend qu’à deux elle soit plus intense que la solitude et la simple juxtaposition de 1+1). L’amour ne se calcule pas : il naît d’une rencontre aléatoire, qui ne se programme pas et que rien n’annonce (le fameux coup de foudre, par exemple). Sauf s’il est une « affaire » bourgeoise (dot, assemblage de propriétés,…) ou imposée, il est totalement désintéressé. Il ne vise ni à la concurrence, ni au pouvoir, ni à la domination, ni au maintien d’une tradition. Il n’est pas égoïste : il est au contraire fondé sur la réciprocité, le respect, l’égalité, la dignité, l’estime partagée… Il est toujours aimanté par la conscience de l’avenir et vise à sa réalisation dans le présent du couple. Sans avoir besoin de la promesse d’une « main invisible », l’amoureux comblé voit sa vie transformée, métamorphosée, et il souhaite à tous de vivre la même intensité, le même bonheur que lui (l’amour est une réalité humaine universelle et universellement partageable par chacun).

Nous en savons assez pour saisir à quelle schizophrénie nos vies sont soumises. Ici, il y a celle que la société (appelons-là par son nom : capitaliste) nous impose et que l’économie nous présente comme un réel indépassable. Là, il y a celle dont nous rêvons, que nous pouvons choisir, que nous pouvons partager (à égalité) avec d’autres et que nous souhaitons à tous. Or, on le voit, les principes qui les commandent et que nous portons dans nos têtes et nos actes sont totalement à l’opposé. Et ce sont pourtant les mêmes humains qui les éprouvent dans les différents moments de leurs vies.

On pourra alors remarquer que la conduite amoureuse mobilise des ressorts tout à fait semblables à ceux qui sont constitutifs de l’idée du communisme (entendu comme rapports sociaux et association humaine), au point que l’on peut parler de l’amour comme d’un « communisme du deux ». Ne peut-on dès lors en tirer quelques conclusions quant au communisme lui-même comme construction politique collective (le communisme du « beaucoup ») ? Par exemple celle-ci : l’idée communiste n’est pas une invention fumeuse surgie récemment dans le cerveau de penseurs enfiévrés, mais elle vient à la pensée en naissant dans la pratique humaine la plus communément partagée et la plus universellement souhaitée (en ce sens, elle vient de très loin et a précédé de beaucoup l’apparition du mot qui la désigne aujourd’hui). Ou encore : le communisme est certes une volonté collective à construire, mais il n’est pas un horizon qu’il faudrait abandonner au silence tant il apparaît « lointain », alors qu’il est sans cesse présent et « à l’ordre du jour » de nos conduites individuelles. Ou bien toujours : le communisme n’est pas un au-delà de l’économie actuelle mais un toujours déjà là dans nos actes et nos vies. En sorte qu’il n’a pas sa base dans l’économie, mais s’enracine ailleurs, dans des conduites qui tournent toujours les humains vers l’avenir (alors que l’économie capitaliste fonctionne au présent et n’est en elle-même « grosse » d’aucune « négation de la négation », d’aucune « expropriation des expropriateurs »). Avec cette conséquence que le négatif (la conscience des méfaits de l’économie capitaliste actuelle) n’est pas un préalable nécessaire à la construction du positif (la volonté d’un avenir communiste) – comme on l’a longtemps pensé – mais que cette dernière peut-être cultivée dès aujourd’hui puisqu’elle a sa source et son moteur ailleurs que dans l’économie et dans des conduites humaines bien présentes et depuis très longtemps. On pourra peut-être même chercher à résoudre cette énigme historique : pourquoi, dans la longue durée des siècles, l’idée de révolution (d’égalité, de justice, d’émancipation, de communisme,…) renaît-elle sans cesse et partout, en dépit des toujours sanglantes répressions qu’elle a subies et de ses parfois lourds échecs ? N’est-ce pas parce qu’elle est aussi éternelle – entendons : hors de l’usure du temps –, aussi absolue, aussi infinie, aussi universelle que l’amour humain lui-même ? Et si l’on refuse la schizophrénie dont je parlais plus haut, n’est-ce pas une excellente définition du communisme que la formule du philosophe matérialiste antique Epicure : « vivre comme un dieu parmi les hommes » ?

Et par là, on pourra revenir à Aragon, au jugement qu’il portait sur le communisme historique de son temps (« Nous avons vu faire de grandes choses, mais il y en eut d’épouvantables »), tout en restant fidèle jusqu’au bout à l’idée et au combat du communisme. Car dans le Fou d’Elsa, la Grenade du roi Boabdil n’a pas plus d’avenir que l’URSS dont elle est l’ombre portée. Aragon le sait et le dit. Faut-il alors désespérer, battre en retrite , abandonner ? Non, puisqu’il y a l’amour : « Et cette terre toujours après le feu même a refleuri / Une seule chose Amour et c’est à vous de la décrire ».

De l'Amour...
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