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Publié par Alain BADIOU

LE MONDE DOIT CHANGER DE BASE

 

Alain BADIOU

(Publié par la Revue du Projet N°63 –Février 2017)

 

La politique, si elle est commune, et donc communiste, part de ce qui est commun à tous, et donc de ce qui est universel. L'identité, en politique, est toujours rétrograde et menaçante.

 

« La contradiction principale de notre monde est entre sa construction oligarchique autour des détenteurs de capitaux, et sa construction égalitaire autour de l'idée d'un monde commun. »

QUELLE POLITIQUE (VRAIMENT) ANTITERRORISTE ?

Le monde « démocratique » occidental a pour base matérielle absolue la propriété privée. Sa loi, c'est qu’1 % des gens possèdent 46 % des richesses mondiales et que 10 % en possèdent 86 %. Comment faire un monde avec des inégalités aussi féroces ? Dans les démocraties occidentales, la liberté, c'est d'abord la liberté sans limite de la propriété et de l'appropriation de tout ce qui a de la valeur. Et puis c'est la liberté de la circulation des objets et des signes monétaires. Mais jamais ce n'est l'égalité des hommes et des femmes qui habitent ce monde. La conséquence fatale de cette conception est la séparation des corps vivants par et pour la défense acharnée, impitoyable, des privilèges de la richesse.

Contradiction entre dictature et démocratie

Certains, chez nous, prétendent que le remède est « l’élargissement » de la démocratie au monde entier, le renversement des « dictatures ». Mais nous connaissons parfaitement la forme concrète de cet « élargissement» de la démocratie. C’est, tout simplement, la guerre. La guerre en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan, en Somalie, au Soudan, au Congo, en Libye, en Syrie… Ce sont les dizaines d'interventions militaires de la France en Afrique. Tout cela en réalité, non pas pour élargir le champ de l'égalité entre tous et pour créer un monde commun, mais pour réaliser partout la loi du marché mondial et pour agrandir encore les inégalités en installant partout la concurrence acharnée et violente pour les matières premières.

Tout cela, non pas pour que les femmes et les hommes de ce monde puissent circuler librement, vivre et travailler où ils peuvent et veulent. Mais pour que le blé et l'uranium, le pétrole et les diamants, le café et le cuivre soient cotés en Bourse et viennent eux aussi enrichir sans mesure les détenteurs du capital. Le prétendu « élargissement de la démocratie» est en réalité la conquête de nouveaux moyens d'enrichir une toute petite oligarchie, constituée au plus par 10 % de la population mondiale.

Notre temps est sombre, parce que nous laissons croire partout, comme le répète une propagande incessante, que la principale contradiction politique est entre dictature et démocratie. Mais la contradiction principale de notre monde est entre sa construction oligarchique autour des détenteurs de capitaux, et sa construction égalitaire autour de l'idée d'un monde commun. La contradiction entre démocratie et dictature existe certes au niveau de l'État. Mais au niveau du monde historique réel, elle est subordonnée en dernière instance à la contradiction qu'il faut bien nommer, celle qui oppose le capitalisme au communisme, si on redonne au mot « communisme » sa signification première : contre la dictature de la poignée de détenteurs de capitaux, imposer la loi de ce qui est commun à tous.

Contradiction des cultures

Une autre idée très répandue par la propagande est qu'en plus de la contradiction entre dictature et démocratie, il y a la contradiction des cultures. C'est une autre façon de dissimuler que la contradiction principale est entre capitalisme et communisme.

On va dire : il y a une « guerre des civilisations». Cette prétendue guerre des civilisations est la même chose que la fameuse « guerre contre le terrorisme » déclenchée par George Bush et qui a justifié les guerres épouvantables et totalement inutiles en Irak ou en Afghanistan, guerres qui aujourd’hui se poursuivent dans tout le Moyen- Orient, et jettent sur les routes des millions de gens désespérés.

Nous sommes aussi dans un sombre temps politique, avec des menaces grandissantes de nationalisme racialiste et fascisant, parce que l'idée que les autres ne sont pas comme nous interdit justement de combattre, au nom de l'égalité universelle, les visions du monde bornées et divisées qui viennent du nationalisme, du racisme, ou de l'interprétation réactionnaire, voire fascisante, des religions.

Si nous sommes partisans de l'existence d'un monde commun à tous, de l'idée égalitaire d'un monde qui appartient à l'humanité tout entière, nous devons partir du principe que tous ceux qui l’habitent doivent être considérés comme du même monde que soi. C'est un point capital. Exactement comme Marx, lorsqu'il crée, contre le marché capitaliste mondial et contre les nationalismes, la première organisation internationale des ouvriers et tire les conséquences qui s’imposent de son affirmation : les prolétaires n'ont pas de patrie. Les prolétaires sont de tous les pays. Les prolétaires sont internationaux. Et la seule organisation politique possible pour les prolétaires est une internationale.

Autrement dit : nous devons refuser absolument que la politique trouve son point de départ dans des identités.

Non, la politique, si elle est commune, et donc communiste, part de ce qui est commun à tous, et donc de ce qui est universel. L'identité, en politique, est toujours rétrograde et menaçante.

Un combat Franc et ouvert contre les politiques identitaires

Ce qui fait notre sombre temps est le naufrage provisoire de l'idée égalitaire. Ce qui fait éclaircie est qu'existe et existera victorieusement, si nous le voulons, un combat franc et ouvert contre les politiques identitaires.

Nous pouvons ainsi récapituler en quatre points notre vision et notre proposition :

  1. Le « monde » du capitalisme déchaîné et des démocraties riches est de plus en plus, depuis le recul désastreux de l'idée communiste, engagé dans une voie négative. Ne reconnaissant l’unité que des produits et des signes monétaires, il rejette la majorité de l’humanité dans un « autre » monde dévalué, dont il se sépare par des murailles et par la guerre. Il n'y a que des murs, des noyades, des haines, des guerres, des zones de pillage, des zones abandonnées, des zones qui se protègent de tout, des zones de totale misère… et sur ce chaos prospèrent les idéologies criminelles.
  2. Donc, affirmer l'unité fondamentale du monde, et ne concevoir l'action politique qu'au niveau international, est un principe d’action, un impératif politique. Ce principe est aussi celui de l’égalité, en tout lieu, des existences.
  3. Le principe internationaliste ne contredit pas le jeu infini des identités et des différences. Il entraîne seulement que les identités subordonnent leur dimension négative (l’opposition aux autres) à leur dimension affirmative (le développement du même).
  4. La masse des ouvriers étrangers et de leurs enfants témoigne dans nos vieux pays fatigués de la jeunesse du monde, de son étendue, de son infinie variété. C’est avec eux que s’invente la politique à venir. Sans eux nous sombrerons dans la consommation nihiliste et l’ordre policier. Nous nous laisserons dominer par les petits lepénistes et leurs flics, comme une partie du peuple américain croit voir son salut dans le brutal milliardaire qu’est Trump.

Certains objectent que tout cela est bien beau, mais que l'ennemi capitaliste est puissant, peut-être même tout puissant, et que ce que nous désirons imposer contre sa toute-puissance n’arrivera jamais.

À ceux-là, il faut dire et redire un poème de l'écrivain communiste allemand Bertolt Brecht :

De qui dépend que l’oppression demeure ? De nous.

De qui dépend qu’elle soit brisée ? De nous.

Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse !

Celui qui est perdu, qu’il lutte !

Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir ?

Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs

Et jamais devient : aujourd’hui.

Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais !

Ce qui est assuré n’est pas sûr.

Les choses ne restent pas ce qu’elles sont.

Quand ceux qui règnent auront parlé,

Ceux sur qui ils régnaient parleront.

Qui donc ose dire : jamais ?

 

*Alain Badiou est philosophe. Il est professeur émérite de philosophie à l’École normale supérieure.

LE MONDE DOIT CHANGER DE BASE

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