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Publié par Michel POZO

Musée Guggenheim - Bilbao

Musée Guggenheim - Bilbao

 Mark Rothko, Bande jaune (Yellow Band), 1956, huile sur toile © Sheldon Museum of Art

Mark Rothko, Bande jaune (Yellow Band), 1956, huile sur toile © Sheldon Museum of Art

MONTRER : les oeuvres

Evidemment c'est essentiel, mais comment s'exonérer de tout travail sur le contexte historique et idéologique soit pour le dire clairement : les suites de la première guerre mondiale, la grande crise du capitalisme, le fascisme,  la guerre froide et le refoulement du communisme. Oublier cette histoire c'est nier tous les acquis de la recherche et de la critique artistique. Qu'on le veuille ou non, l'œuvre d'art est une création, un objet  culturel complexe, inscrit dans un environnement social, politique et intellectuel. A ce titre sa pleine compréhension nécessite d'appréhender toutes les dimensions de sa genèse.

Il n'y a pas de canons de la beauté qui sont définis pour l'éternité. L'art pour l'art, idéologiquement neutre est une chimère.... Et aussi pour ces raisons, parce que l'art est un marché, il y a une géopolitique de l'art que le XXème siècle nous a rappelé.

Dédiées aux débuts de l’Expressionnisme abstrait, les premières salles de l’exposition retracent la naissance du mouvement. Elles accueillent les toiles des peintres américains Arshile Gorky, Willem de Kooning et Franz Kline selon une présentation chronologique. Éclectiques et individualistes, les artistes rejettent toute catégorisation formelle et stylistique. « Nous ne sommes d’accord que sur le fait que nous ne sommes pas d’accord », écrit en 1950 le critique d’art américain Irving Sandler au sujet de l’Expressionnisme abstrait, aujourd’hui considéré comme étant la première génération de l’École de New York. Apparu en 1919 au sein de la revue allemande « Der Sturm », le concept d’Expressionnisme abstrait regroupe des entités artistiques aussi diverses que variées, dont le refus des normes académiques sera le seul point commun. L’historien de l’art américain Alfred Barr, qui fut également le premier directeur du Museum of Modern Art de New York, différencie, dans le catalogue de l’exposition « Cubism and Abstract Art » de 1936, deux traditions de l’art abstrait. Selon lui, l’une serait géométrico-structurelle et héritée des recherches de Cézanne et Seurat, tandis que la deuxième serait davantage intuitive et organique, inscrite dans le sillon de Gauguin et de Matisse.

Apparus dès la fin des années 1920 dans le contexte du krach boursier de Wall Street, de l’entre-deux-guerres et de la Grande Dépression, les artistes de la première génération de l’Expressionnisme abstrait s’inspirent des expérimentations du début du XXe siècle, qui font l’objet en 1936 d’une grande rétrospective (« Fantastic Art, Dada, Surrealism ») au Museum of Modern Art de New York. Celle-ci éveille chez les artistes Adolph Gottlieb et Barnett Newman un intérêt pour l’inconscient et l’écriture automatique en tant que sources d’expression artistique. Ils conçoivent dès lors la peinture comme une « exploration, une vérification et une expression de soi-même ». Pour son œuvre « Sans titre (Paysage de Virginie) » réalisée en 1943, Arshile Gorky assimile la leçon du Cubisme et du Surréalisme pour montrer un enchevêtrement de formes colorées abstraites et un langage pictural hybride. Ses peintures « L’Eau du moulin fleuri » (1944) et « L’Inatteignable » (1945) marquent l’apogée de l’artiste et témoignent de sa puissance coloriste, avant qu’il ne s’oriente vers une palette plus sombre en 1947.

Les toiles du peintre Willem de Kooning (1904-1997) des années 1948-1976 oscillent quant à elles entre abstraction et figuration, et sont marquées à leurs débuts par l’érotisme féminin. Les femmes apparaissent par le biais d’une construction colorée puissante et expressive. Avec le tableau « Zot » de 1949, l’artiste abandonne progressivement les contours humains pour se livrer exclusivement aux lignes abstraites qui germent peu à peu au sein de son œuvre. La figure féminine réapparaît toutefois au détour des toiles « Femme dans un bois » (1963-1964) et « Femme comme paysage » (1965-1966) qui la dépeignent dans un univers résolument abstrait.

Considéré comme l’une des figures emblématiques du courant, Jackson Pollock (1912-1956) est connu pour avoir révolutionné la pratique picturale avec ses Drip paintings gestuels, des coulées de peintures intégrant par moment sur la toile des éléments figuratifs. Sa première œuvre majeure est une peinture murale réalisée en 1943 pour la collectionneuse américaine Peggy Guggenheim. C’est d’ailleurs à cette époque que la mécène, nièce de Solomon R. Guggenheim, organise les premières expositions individuelles américaines de plusieurs peintres expressionnistes abstraits dont Jackson Pollock, Hans Hofmann et Robert Motherwell. Jackson Pollock expérimente la pratique des coulures avec les artistes William Baziotes et Gerome Kamrowski et crée à leurs côtés la toile « Sans titre » (1940-1941), caractéristique des Drip paintings. Des éclaboussures, qui une fois tombées sur la toile, sont pour l’artiste comme « l’énergie et le mouvement rendus visibles, des souvenirs retenus dans l’espace », et qui ne prennent vie que par la présence et la perception du spectateur, qui opère la synthèse visuelle. « La peinture abstraite est abstraite. Elle se confronte à toi », expliquait l’artiste.

Bénéficiant à lui seul d’une grande salle au sein de l’exposition, Mark Rothko (1903-1970) semble constituer un point de jonction entre les peintres dits « expressifs » et ceux « contemplatifs » dont il fait partie. Durant les années 1950 et 1960, l’artiste réalise une série de toiles dénuées de toute logique figurative. Ses œuvres sont presque exclusivement constituées d’aplats colorés de format rectangulaire. L’artiste juxtapose au sein d’une même toile des couleurs froides et des couleurs chaudes, créant des tableaux à la signification énigmatique. Plusieurs historiens de l’art et spécialistes ont voulu y voir la personnification abstraite de la mélancolie humaine. Avec Rothko, la couleur acquiert une importance telle, qu’elle finit par devenir l’unique sujet de la toile. Ses compositions, en apparence simplistes, relèvent d’un jeu visuel sciemment élaboré de formes colorées, dont la puissance expressive renvoie le spectateur à une frontalité troublante. La monumentalité de leur format impose un contact direct auquel ne peut échapper le visiteur. Dans son essai « American Type Painting », le critique Clement Greenberg utilise en 1955 le concept de « Color Field Painting » (peinture de champs de couleur) pour qualifier la peinture de Mark Rothko. À partir de 1957, l’artiste remplace l’extravagance de la couleur par une obscurité naissante. Il accorde durant cette période un intérêt croissant aux ombres, délaissant progressivement la lumière jusqu’à sa mort en 1970.

« L’énergie vibrante qui émane des peintures, sculptures et photographies [de l’Expressionnisme abstrait] exprime le dynamisme de l’un des mouvements les plus influents de l’art du XXe siècle qui, né à New York, a acquis une dimension internationale. En adoptant l’abstraction formelle, les artistes développent une liberté expressive sans précédents dans l’histoire de l’art », explique Francisco González, président de la Fondation BBVA et mécène de l’exposition. Jackson Pollock, Mark Rothko, Willem de Kooning, Robert Motherwell, David Smith ou encore Clyfford Still ont assuré le renouveau de la peinture américaine et défié durant la deuxième moitié du XXe siècle « la domination internationale de la tradition française », comme l’explique en 1961 l’historien de l’art américain Robert Rosenblum dans son essai « The Abstract Sublime ».

En effet, alors que Paris domine le marché de l'Art, l'après crise de 1929 marque le début de la suprématie américaine (U.S.A.) dans le camp capitaliste tant sur le plan économique que culturel (accords déséquilibrés par exemple  le cas exemplaire du cinéma avec les accords Blum-Byrnes). Le plan Marshall scellera cette domination économique et financière et entrainera la fin des marchands d'art qui défendaient leurs artistes le plus souvent à contre-courant des institutions académiques. Arrivent alors les directeurs de galerie, les directeurs de musées d'art moderne (création du MOMA en 1929), et les grands acheteurs qui détermineront la valeur artistique. Il ne peut plus être question de laisser un tel marché, de tels enjeux sans pilote...

COMPRENDRE : les nouveaux mécènes

Par mécénat culturel, on entend le fait d’aider peut être par la suite de promouvoir des arts et des lettres par des commandes ou des aides financières privées, que le mécène soit une personne physique ou une personne morale, comme une entreprise. Le sujet de notre réflexion portera plus particulièrement sur le cas de la promotion du mouvement dit expressionisme abstrait aux états unis. A propos duquel l'exposition de Bilbao ne nous dit rien !

Pour comprendre les raisons du succès de tel ou tel mouvement artistique dans une constellation historique donné, il faut étudier en détail les caractéristiques du mécénat et les besoins idéologiques de la classe dominante.

Le mécénat n’est généralement pas un don sans contrepartie. Le mécène en attend un bénéfice en termes d’image et de reconnaissance. Le mécénat sert à façonner l’image du mécène – souvent une entreprise ou une marque- en soutenant des artistes ou des disciplines ciblées. Le mécénat peut également intervenir subtilement ou influencer ce qui touche à la création et non uniquement aux artistes reconnus.

Après la deuxième guerre mondiale, le discours présentant le Plan Marshall (1) en juin 1947 lance « officiellement » la Guerre froide, déjà annoncée dans le célèbre discours de Churchill en mars 1946 (2).

La crispation bipolaire qui définit la Guerre froide pendant au moins la décennie qui suit, est forcément idéologique, car il s’agit d’un affrontement de systèmes de valeurs et d’organisations du monde ; il est également culturel car les deux puissances se combattent par l’image, le son, la propagande et non par les armes.

Le deuxième conflit mondial a fait des États-Unis une superpuissance économique, militaire, politique qui découvre alors le « cultural power ».

Serge Guilbaut dit que ‘’ le succès sans précédent de l’avant-garde américaine , sur la scène nationale comme sur la scène internationale, ne repose pas uniquement sur des raisons esthétiques et formelles, mais également, sur des raisons, disons, d’échos idéologiques’’. Il ajoute que l’expressionisme abstrait n’était pas uniquement un phénomène new yorkais mais il était une expression internationale.

Ceci on peut l’expliquer par le fait que, face à la montée du nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie, beaucoup d’artistes ont émigré vers le territoire américains fuyant la répression exercée sur eux par ces régimes totalitaires qui, en réalité, ne rejetaient qu’un certain type de culture : le modernisme. Ce dernier qui a des racines en Europe s’introduisait dans la culture américaine et devenait une partie composante de l’identité culturelle des états unis.

En novembre 1940, Harold Rosenberg(4) écrit un long article sur la chute de Paris dans "partisan review"  où il rappelle que Paris restera toujours pour les esprits libres l’exemple de la modernité et qu’il faut mobiliser toute l’intelligentsia « responsable » – artistes, écrivains, poètes…etc – pour défendre les valeurs de la liberté dont Paris est le symbole universel.

Au printemps 1941, John Peale Bishop (5) écrit dans un article de "Kenyon Review" : « je commencerai par dire que je suis sincèrement convaincu que le futur de l’art est en Amérique… sans attendre l’issue (de la guerre) et sans même vouloir le prédire, il est déjà possible de dire que le centre de la culture occidentale n’est plus en Europe. » En outre il explique que le passage des européens à New York pendant la guerre avait dégelé la scène artistique, à tel point que l’art moderne était maintenant produit par les artistes New-Yorkais.

Donc, soutenir des artistes de la nouvelle génération en Amérique comme Jackson Pollock, Kooning, Newman..etc.,  servit l’idée de peindre une nouvelle Amérique qui devait libérer la culture et protéger le monde occidental en péril, une Amérique jeune, forte, aventureuse et ouverte sur le monde. Face à l’URSS dont l'aura de la révolution et de son engagement anti-fasciste est encore attractive, l’Amérique de Truman et d’Eisenhower commence à user de l’arme culturelle à des fins de politique étrangère et même de guerre idéologique.

Par quels moyens ont-ils réussi à séduire et financer ces projets ?

Tom Branden, ancien agent de la C.I.A témoigne dans le reportage de Hans-Rüdiger Minow que les objectifs principaux de leur mission étaient d’unir les écrivains, musiciens, peintres et leurs publics afin de montrer que U.S.A et l’Europe de l’ouest étaient très attachés à la liberté d’expression ainsi qu’a l’accomplissement intellectuel et qu’ils refusaient d’imposer aux intellectuels et aux artistes les dictats quant à ce qu’ils devaient écrire, dire, faire ou peindre comme c’était le cas en URSS.

Ainsi, à travers cette stratégie raffinée, les états unis cherchent à concevoir une image qui illustre leur position de force, voire l’image du nouveau leader mondial. L’objectif est de montrer la créativité et la vitalité spirituelle, artistique et culturelle de la société capitaliste ‘’américaine’’ contre la grisaille de l’Union soviétique et de ses satellites.

Les fondations Ford, Rockefeller ont servi comme dispositif pour lancer des actes de mécénat dans les domaines des sciences sociales, de l’économie et des arts.

La fondation Ford Créée en 1936 par Henri et Edsel Ford, qui lui ont légué une grande partie de leur fortune (3 millions de dollars d’actions Ford) à leur mort dans les années 40. Le but affiché dans les statuts de la fondation était de « recevoir et gérer des fonds pour des objectifs scientifiques, éducatifs et charitables pour le bien public ». Depuis le début, on trouve dans son équipe dirigeante des dirigeants de banque, ou d’anciens hauts militaires tout comme des universitaires, qui se font un plaisir de répercuter les idées de la fondation dans le monde universitaire et la société, aux Etats-Unis comme en Europe.

D’après les observateurs, l’un des moyens par lesquels la fondation Ford influence la société (tout comme la fondation Rockefeller) est l’orientation de la recherche scientifique, notamment en sciences sociales (sociologie, histoire, géographie). Il faut savoir aussi que parmi les dirigeants de la fondation Ford comme une partie de l’intelligentsia Américaine considéraient que l’art n’était pas innocent mais fortement imprégné de politique.

L’art devient un moyen de propagande. Le financement des projets artistiques qui vont dans ce sens est une nécessité pour la classe politique dominante dans le pays, un acte politique fondé sur une stratégie qui vise, entre autre, à mettre terme à l’avancée de l’idéologie communiste.

Même si l’expressionisme abstrait est un moyen de lutte idéologique fort, certains membres du gouvernement américain n’ont pas vu l’intérêt de le financer. Les républicains par exemple attaquaient violemment ce courant et l’accusent d’être communiste.

Alors le gouvernement se tourne vers des organisations indépendantes comme la C.I.A qui, pour atteindre ces objectifs, se tourne vers le secteur privé. En 1952, le Musem of Modern Art organise en collaboration avec la C.I.A un programme international de diffusion mondiale de l’expressionisme abstrait. il faut mentionner ici le rôle de Léo Castelli, marchand new yorkais qui assurera la promotion-vente.

Le congrès de la culture libre qui fut une association culturelle anti-communiste fondé en 1950 et domicilié à Paris était financé par la C.I.A au travers de fondations comme Ford. Le scandale de 1967 révèle cette vérité et le congrès changea de nom pour devenir l’Association internationale pour la liberté de la culture. Selon Pierre-Yves Saunier, « La Fondation Ford est un des acteurs des guerres froides intellectuelles, celle qui oppose ouvertement les blocs occidentaux et soviétiques, et celle qui, plus discrète, a pour enjeu la pénétration des valeurs états-uniennes dans ce qui n’était pas encore la « Vieille Europe ».

Enfin on peut constater que le but final de ce genre de mécénat à cette époque était de canaliser le développement des mouvements et les évolutions sociales tout en les éloignant des revendications de tendances communistes ou sociales.

L’exposition proposée par le Guggenheim de Bilbao après la Royal Academy de Londres, est à découvrir par tous les amateurs d’art moderne et abstrait mais elle ne peut-être séparée de son arrière plan idéologique que Peggy Guggenheim ne méconnaissait pas... Les raisons de son installation à Venise sont aussi à comprendre ainsi.

 

Bibliographie

Ouvrages et articles :

- Serge Guilbaut, Comment new-York vola l’idée de l’art moderne , Hachette litteratures, édition Jacqueline Chambon, 1996
– Baudrillard jean, la société de consommation. Paris, Gallimard, 1954
– Braden Thomas, i’m glad the C.I.A is immoral, Saturday evening post, 1967, p. 10-14.
– Nathalie Heinich, l’art contemporain exposé aux rejets, Pluriel, édition Jacqueline Chambon, 1997
– Christian Ruby, L’enthousiasme essai sur le sentiment en politique, Hatier, 1997
– Frances Stonor Saunders, La CIA, mécéne de l’expressionnisme abstrait, the independant.

- Le capitalisme de la séduction, Michel Clouscard, 1981, Editions Sociales

Notes

1 : en anglais European Recovery Program : ERP ; était un plan américain pour aider la reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale.
2 : Le discours prononcé par Winston Churchill à l’université de Zurich, le 19 septembre 1946, est souvent cité en raison de l’appel à la constitution des « États-Unis d’Europe »
3 : Harold Rosenberg écrivain, philosophe et critique d’art américain né en 1906 et décédé en 1978.
4 : John Peale Bishop est un poète américain et homme de lettres.

* Le musée Guggenheim de Bilbao a proposé une exposition dédiée à l’Expressionnisme abstrait (pritemps 2017), un courant artistique développé aux États-Unis durant les années 1940-1950. De Mark Rothko à Lee Krasner en passant par Jackson Pollock ou encore Arshile Gorky, l’exposition conçue en collaboration avec la Royal Academy of Arts de Londres et la Terra Foundation for American Art, propose par le biais d’un parcours à la fois chronologique et thématique un nouveau regard sur l’Expressionnisme abstrait en soulignant l’éclectisme et la diversité des artistes ayant appartenu au courant.

"One" de Jackson Pollock et "Pirate" de Willem de Kooning.

"One" de Jackson Pollock et "Pirate" de Willem de Kooning.

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