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Publié par Michel POZO

Ce triomphe en millions de spectateurs est-il proportionnel à la détresse sociale de ce début de XXIe siècle ?

Succès. «Seul l’amour et l’amitié comblent la solitude de nos jours. Le bonheur n’est pas le droit de chacun, c’est un combat de tous les jours. Je crois qu’il faut savoir le vivre lorsqu’il se présente à nous.» Orson Welles avait le don des choses simples et l’art d’en complexifier le sens. Que dirait-il, ici-et-maintenant, face à ce dilemme très contemporain : comment toucher les cœurs par temps de catastrophe? Et comment se mettre en situation de «s’ouvrir» aux autres sans calcul ni tricherie? Question (à tiroirs) tellement brûlante que chacun, depuis quelques semaines, y va de son petit commentaire plus ou moins savant pour expliquer et décrypter le surprenant et tonitruant succès public du film Intouchables. Déjà dix millions – et presque autant affirmant «vouloir le revoir». De quoi rester tétanisés par l’ampleur du phénomène, dans la mesure où l’analyse de l’objet cinématographie en lui-même ne nous apporte pas de réponses significatives. Le talent des auteurs? Pourquoi pas. La justesse du jeu des acteurs? À l’évidence. L’incroyable histoire d’amitié de deux personnages que tout sépare? Sans doute. Et après, beaucoup de bruit pour rien? Comme avec Titanic ou Bienvenue chez les Ch’tis, qui résistent peu à l’examen critique? Ou beaucoup d’entrées pour de bonnes raisons – évidemment autres qu’artistiques?

Fraternité. La première manière d’entrevoir une partie de la réalité est sans doute de raisonner cul par-dessus tête. Par retournement. En temps de catastrophe globale, donc intime (comme sur le Titanic), l’abolition des classes (sociales) face à l’inéluctabilité du drame se produit d’autant plus symboliquement qu’elle en révèle toutes les injustices (sa condition détermine son rang). Chacun s’y retrouve donc. Intouchables provoque le même effet, en tant qu’il verbalise la catastrophe hors classes tout en jouant avec les classes: la catastrophe personnelle touche n’importe qui, le riche comme le pauvre, le Blanc comme le Black. Et le handicapé côtoie le stigmatisé. Tout les oppose? L’amitié va les réunir. Ou comment la fraternité – l’une des devises républicaines – devient promesse d’égalité. Voire de démocratie citoyenne… Dans un monde de crise à tous les étages où les solidarités humaines (face aux égoïsmes) et républicaines (face au recul des droits) deviennent l’exception, des millions de Français se précipitent dans les salles obscures et plébiscitent, consciemment ou inconsciemment, une autre espérance que l’atomisation sociale et le règne du chacun pour soi. L’affirmation d’un autre à-venir. Comment ne pas se féliciter de cette émotion empathique? Mieux, peut-on seulement ne pas s’en réjouir?

Métaphore. Il existe néanmoins une seconde manière d’examiner le phénomène de société Intouchables. N’y voir qu’un conte à la portée de tous où le bon Black des cités populaires vient en aide au paraplégique des quartiers riches, avec, pour toute métaphore, une mièvrerie bien dans l’air du temps: l’argent ne fait pas le bonheur. Quelle trouvaille. Le Black au chômage s’extirpe du néant social grâce aux bienfaits du paralysé. Chacun ses galères. Et rigolez-en bien. Comme l’écrivait cette semaine dans Libération un professeur de philosophie, Jean-Jacques Delfour: «C’est l’un des effets principaux du film. Naturaliser la violence sociale et masquer cette opération par du racolage aux affects.» Et il ajoutait: «Le message du conte est simple : l’instruction, la culture, le désir d’émancipation, la révolte sont inutiles ; la beauté cosmétique et le hasard ont seuls quelque puissance.» Autrement dit: le triomphe d’Intouchables est-il proportionnel à la détresse sociale de ce début de XXIe siècle?

Rêves. Curieuse époque. Où chaque jour un peu plus les dirigeants européens semblent livrer les peuples à la loi de la finance. Où les pires cloaques semblent être les derniers refuges des idées de nos gouvernants. Où chaque citoyen de progrès ayant baigné un tant soit peu dans l’émancipation philosophique et politique en vient légitimement à se demander si le libéralisme dit «de gauche» serait forcément meilleur que celui dit «de droite», chacun constituant l’une des faces – politique et culturelle pour l’un, économique et idéologique pour l’autre – du même système. Pendant ce temps-là, lesdits libéraux martèlent en chœur que le «principe de réalité» et le «pragmatisme» sont désormais les horizons indépassables de la politique. Un monde meilleur? De nouvelles règles de gouvernance? N’y pensons plus. Ne rêvons plus. Ne rêvons à rien d’ailleurs. Rêver? Voilà le danger. Au royaume du réalisme, le cynisme est roi. Plus question de changer la vie ou d’abattre le capital. Et l’amour? Toujours intouchable?

Intouchable(s) : ce que nous dit le succès d'un film..