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Publié par Yvon QUINIOU, philosophe.

Vouloir le rendre moral, c’est, en réalité, exiger sa suppression

L’exigence de moraliser le capitalisme a émergé dans le débat public, paradoxalement, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy alors qu’il était en train d’amorcer lui-même une politique ultralibérale lourde de dégâts humains scandaleux. Mais son expression est grevée d’une étrange contradiction qui en manifeste d’emblée la limite. Elle suppose bien que quelque chose est immoral dans le capitalisme puisque, sinon, on ne devrait pas le moraliser. Et dans le même temps elle suppose cette moralisation possible, pour la même raison : on n’exige pas ce qui n’est pas faisable et, à l’horizon, il y a cette idée qu’un capitalisme moral est parfaitement concevable. Je voudrais débrouiller cette contradiction et dénoncer cette imposture.

La contradiction tient à ce qui est conçu comme immoral dans le fonctionnement de ce système : les excès de certains de ses agents comme les traders, les rémunérations délirantes des dirigeants ou les agissements de patrons qualifiés alors de voyous, bref des comportements individuels que l’on peut encadrer sans toucher au système et dont la réduction permet alors de revenir à un fonctionnement normal de celui-ci, qui est pleinement approuvé. On voit d’emblée la limite de cette attitude, qui pourrait séduire si l’on n’est pas vigilant : le capitalisme est bien critiqué moralement, mais à la marge, dans certains de ses aspects, non dans son essence. À ce niveau, il est considéré comme bon pour les hommes et servant leurs intérêts. Conséquence : si l’on s’en prend à ses dérapages particuliers, on peut le rendre à nouveau moral.

C’est là une imposture théorique. Pour la voir, il faut revenir à la manière dont Marx a compris l’économie capitaliste. Celle-ci n’est pas un ensemble de processus objectifs, analogues aux processus naturels, indépendants des hommes – auquel cas, d’ailleurs, elle ne serait pas à proprement parler morale mais amorale, échappant au jugement moral, comme l’a prétendu fortement au XXe siècle le théoricien du libéralisme Hayek, pour qui seule la conduite d’un individu peut être qualifiée de juste ou d’injuste, et non un système social voulu par personne ; c’est au contraire un ensemble de pratiques par lesquelles certains hommes se comportent d’une certaine manière à l’égard d’autres hommes dans le champ de la production des richesses : en achetant leur force de travail, en les rémunérant, en décidant de leur temps de travail et des formes de celui-ci, en les licenciant éventuellement, etc.

Certes, leur comportement est lui-même largement déterminé par les conditions historiques et Marx, dans la préface du Capital, indique lucidement que les hommes sont les « créatures » des rapports sociaux et non leurs « créateurs » et que, s’il s’en prend au capitaliste ou au propriétaire foncier, ce ne sont pas les personnes qu’il vise mais les « fonctions économiques » qu’elles incarnent. Il n’empêche qu’il dénonce ces fonctions propres au capitalisme et toute son entreprise théorique, par-delà son aspect explicatif et scientifique, consiste en une critique féroce de celles-ci et donc du système qu’elles constituent et font vivre.

Cette approche, contrairement à ce qu’un certain courant marxiste a longtemps affirmé, n’est pas seulement une analyse de ses dysfonctionnements qui permettrait de pronostiquer son implosion à terme. Elle s’enracine tout autant dans des valeurs, sans lesquelles on ne peut juger et critiquer (la science est neutre), et qui sont de nature morale. Marx a ainsi eu le génie de débusquer dans les rapports économiques et sociaux capitalistes ce que leur apparence, reprise par l’idéologie bourgeoise, tend à nous masquer : le phénomène de l’exploitation qui sert les intérêts d’une minorité, instrumentalise les travailleurs en les réduisant à des facteurs de production et nie leur autonomie en les soumettant à l’arbitraire patronal. À quoi s’ajoute l’aliénation qui les dépossède de leur vie collective comme de leur existence individuelle. Or tout cela il le condamne et cette condamnation suppose implicitement, car Marx le dénie souvent théoriquement, prétendant ainsi que « les communistes ne prêchent pas de morale », l’adhésion aux valeurs universelles de la morale qui mettent le respect de l’humain au cœur de ses prescriptions.

Mais c’est une morale qui ne s’enferme pas dans la bulle des relations intersubjectives et de l’intention des sujets. Elle s’applique prioritairement et très concrètement aux phénomènes sociaux et elle fait apparaître le capitalisme non comme une machinerie technique dont les hommes seraient absents et qu’on n’aurait pas à juger, mais comme un système de rapports humains qui porte atteinte à la dignité de ceux qui en sont les victimes. C’est dire, avec E. Bloch, que la revendication morale « n’est pas en dehors de l’économie comprise au sens marxiste » : elle fait apparaître le capitalisme comme essentiellement immoral, d’une immoralité en quelque sorte objective et qu’il faut abolir au nom de cet « impératif catégorique » que Marx a magnifiquement assumé et formulé dans sa jeunesse : celui de « mettre fin à tous les rapports sociaux qui font de l’homme un être humilié, asservi, abandonné, méprisable ». Cela signifie qu’on ne saurait vraiment moraliser le capitalisme, même si on peut le réformer et amoindrir son inhumanité. Vouloir le rendre moral, c’est, en réalité, exiger sa suppression.

Moraliser le capitalisme, cela a-t-il un sens, est-ce concevable ?