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Publié par Jean FERRETTE, sociologue

A propos du livre de Laurent JULLIER, Editions La Dispute

1. Exercice doublement périlleux : critiquer un livre critique des critiques de cinéma, c’est s’exposer à se voir retourner à la face les éléments mêmes qui composent ce livre, écrit une première fois il y a plus de dix ans. Cette réédition est bien davantage qu’une mise à jour : c’est une réécriture. La moitié du livre original a fini par passer à la trappe ! Mais qu’un professeur d’études cinématographiques et directeur de recherches à la Sorbonne Nouvelle ose écrire : « à l'université, il s'est passé bien des années avant que je ne confesse combien la vision des films de Rohmer m'était un supplice, [parce que cela] laissait entendre quel plouc serait quiconque s'avisât de les rejeter » (p. 16) n’est pas sans créer quelques affinités. Laurent Jullier s’interroge sur la possibilité de parler rationnellement des manières de répondre à la question Qu'est-ce qu'un bon film ? et propose de décrire ce qui se passe quand nous jugeons de la valeur d'un film. Une sociologie critique des critiques, notamment lorsque le succès d’un film repose sur la répétition.

2. Le livre est constitué de deux parties, la première comprenant deux chapitres, la seconde les trois suivants. Dans la première, Il se place du point de vue d’une sociologie de l’expérience cinématographique, en ce que le jugement porté sur un film est « le produit d'une rencontre entre des données audiovisuelles et la façon dont un spectateur les reçoit et en éprouve l'effet sur lui » (page 24). D’une part, tout jugement doit être contextualisé, selon l'adéquation aux attentes et l'adéquation à la situation ; d’autre part, il répond à une fonction (de consolation, de compensation, d'intégration, de substitution) pour ceux qui l’émettent. L'expérience du film est couramment évaluée selon deux critères contextuels. Or c’est justement ce que ne fait pas le professionnel de la culture payé pour parler de cinéma qui, par une lecture formaliste, détache le spectateur de la situation de vision : ni le moment, ni les personnes avec qui il était, ni son humeur ne comptent. Or les attentes ne sont pas les mêmes selon qu'il s'agit d'une sortie cinéma ou d'une soirée télé d’un film piraté ou d’un film loué légalement (p. 43). C’est pourtant ce qu’ont compris les producteurs de films, plus avisés, puisqu’ils ont établi des étiquettes génériques pour guider nos attentes : le film de premier rendez-vous et qu’on peut enchaîner, après, avec le restaurant (p. 45).

3. Laurent Jullier, plus simplement et plus justement qu’un critique, propose de se demander « Avant de considérer ce qu'est le film », « ce que lui fait ce film. Si d'aventure il le rend meilleur, s'il lui donne le sourire et l'ouvre au souci des autres, alors c'est un bon film » (p. 53).

4.Après avoir annoncé, par antiphrase, que « ce livre n'est pas un pamphlet contre la critique » (p. 95), l’auteur se livre à une opération de dévoilement (dénonciation ?) des procédés critiques. Il pose alors la question de leurs « principes ultimes » à l'œuvre, qu’ils exposent rarement, afin, selon l’auteur, de « ne pas rendre son lecteur capable d'appliquer à son tour la grille d'évaluation qui en découle, et donc à prévoir quel genre de papier arrivera pour tel film » (p. 98).

5. Au terme de ces presque cent cinquante premières pages, avec lesquelles on peut s’accorder pour l’essentiel, on ne peut toutefois pas s’empêcher de ressentir un petit agacement pour deux raisons. Tout d’abord, parce que la vieille lune de la « sociologie déterministe », ou « outil déterministe », revient à huit reprises (p. 31, 36, 37, 38, 67, 73, 83, 129). Or il faudra bien établir une fois pour toutes que personne ne conçoit plus aujourd’hui la sociologie à la manière d’Auguste Comte, comme une « physique sociale » : on peut parler de sociologie associationniste, relationnelle, « structuralo-génétique » si l’on veut (quoique le terme soit pédant) ou, plus justement, probabiliste. La caractérisation de « déterministe » n’est qu’une arme rhétorique brandie pour disqualifier un adversaire (mais lequel ?) et surtout se reconnaître entre initiés, d’autant plus que le lecteur est mis dans l’incapacité de savoir qui est ainsi attaqué. C’est d’autant plus dommage que cette attaque, dont on croit dans un premier temps qu’elle vise Bourdieu (p. 66 il qualifie sa sociologie d’ « excessivement déterministe ») s’accompagne d’une réhabilitation de celui-ci : « croire, par exemple, que Bourdieu assure que les goûts sont déterminés par la place sociale n'est pas vraiment rendre justice à son travail » (p. 67). Et nous lisons deux pages plus loin : « une fois la tête froide nous devrions reconnaître que le milieu dispose – même s'il ne les détermine pas à des familiarités convertissables par la suite en goûts et en talents, ne serait-ce qu'à travers la langue – si utile dans le cadre de la cinéphilie, puisqu'elle repose souvent sur l'expression et la transmission verbales du jugement de goût » (page 69). Notons que les cultural studies ne sont pas non plus épargnées, puisque « cinquante ans […] auront laissé autant de traces que la pluie sur les ailes d'un pigeon » (p. 71).

6. La seconde raison, c’est que l’auteur, sans doute pour se rapprocher du lecteur, déserte le style littéraire pour adopter un style parlé (« on croit rêver » p. 50) et le ton de plaisanterie que celui-ci emporte (« c'est heureux car je n'ai pas l'intention de changer de métier », p. 123), mais surtout, ce qui est plus dérangeant, s’abandonne à certaines naïvetés. C’est ainsi que nous passons de « Pourquoi ne pas vivre en paix ? » (p. 52) à « chacun écrit ce qu'il veut » (p. 95) en passant par « Il serait temps […] de reconnaître à chacun sa liberté de juger » (p. 89), ce qui, d’un point de vue sociologique, ne nous aide pas beaucoup.

7. Plus discutable encore, ce jugement de valeur : « ce sentiment lamentable » (p. 51) qui nous renvoie au fameux « dégoût du goût des autres » excellemment illustré par le film d’Agnès Jaoui, Le goût des autres.

8. En conclusion, si chacun pense ce qu'il veut, et que des goûts et des couleurs on ne discute pas... l’auteur ne scierait-il la branche académique sur laquelle il est assis ?

9. La seconde partie traite des critères de qualité du film. De manière très cartésienne, Laurent Jullier procède avec méthode selon une arborescence de six critères, chaque chapitre renvoyant à deux d’entre eux. Ici, le mieux est de laisser à l’auteur le soin de synthétiser lui-même sa démarche : « Deux de ces six critères sont traditionnellement propres à l'exercice sauvage de la critique (n° 1, un bon film a du succès et, n° 2, consiste en une réussite technique), deux ont plutôt les faveurs des tribus d'experts (n° 5, il est original et, n° 6, cohérent) et les deux autres sont utilisés par tous (n° 3, il est édifiant, et, n° 4, émouvant). Leur combinaison permet de construire, d'une part, le jugement "populaire" le plus courant (un bon film, c'est d'abord une bonne histoire avec de bons acteurs : critère édifiant plus émouvant), et le jugement "spécialisé" le plus courant (un bon film, c'est d'abord une réussite formelle : critère original plus cohérent utilisé simultanément) » (p. 137-138).

10. À ce moment, l’auteur semble paradoxalement renoncer à l’affirmation selon laquelle chacun pense ce qu'il veut, puisqu’il écrit : « ces six critères […] découlent des universaux des sociétés humaines en matière d'art » (p. 139). Si les jugements de goût découlent d’universaux, alors nous ne sommes plus libres. Voilà qui nous renvoie à une lecture structuraliste, dont l’auteur ne se réclame pas. Viennent ensuite, chapitre par chapitre, l’examen de ces six critères regroupés deux à deux, illustré d’exemples et renvoyant à des auteurs : Victor Ginsburgh et Sheila Weyers (à propos du patrimoine cinématographique de 1950 à 1970), Deborah Knight (Pourquoi nous aimons détester la sentimentalité), Jean-Claude Gardin (Une archéologie théorique), Jeffrey Sconce (Cinéma : Un siècle d'échecs).

11. Parfois on a l’impression que l’auteur exagère en voulant « tordre le bâton dans l’autre sens » lorsqu’il écrit : « ce sont le spectateur et le film qui doivent s’accorder pour produire une "vérité pratique" » (p. 181). N’y a-t-il pas là, à travers la dévalorisation de la notion de qualité du film (qui ne saurait être, on l’a compris, intrinsèque), celle des professionnels du cinéma, et à travers ceux-ci, de ceux que le livre vise : les critiques ? Dans le même ordre d’idée, n’exalte-t-il pas excessivement l’autonomie des goûts du public « ordinaire » en affirmant que ces goûts sont « moins prévisible que celui de l'expert professionnel : personne ne pouvait prédire le succès colossal de Titanic ou de Bienvenue chez les Ch'tis, tandis qu'il est aisé de prévoir que le prochain Rivette sera loué par les cahiers du cinéma, le prochain Sofia Coppola par Télérama, le prochain Gus Van Sant par Les Inrockuptibles, etc.» (p. 151-152).

12. En définitive, il s’agit d’un livre salutaire, intéressant, et même, ai-je envie de dire : indispensable contre le snobisme cinéphilique qui sévit en France aujourd’hui, mais que malheureusement ne liront probablement ni les cinéphiles ni les critiques, tant on aime être prisonnier de nos illusions.

13. Mais l’exercice de la critique est un exercice risqué par la mise en abîme qu’il déclenche nécessairement, et auquel ce compte rendu n’échappera évidemment pas.

Jean Ferrette, sociologue

Qu'est-ce ce qu'un bon film ?